Scythia : L’étonnante Histoire de l’antique Irlande

Introduction

En l’an 1314, la bataille de Bannockburn permet à l’Écosse d’accéder à l’indépendance. Le 6 avril 1320, le souverain écossais, Robert Bruce, et cinquante signataires envoient une déclaration d’indépendance au pape Jean XXII. C’est la déclaration d’Arbroath, rédigée en latin. Et elle contient un passage surprenant :

«(…) et ex antiquorum gestis et libris Colligimus quod inter Ceteras naciones egregias nostra scilicet Scottorum nacio multis preconijs fuerit insignita, que de Maiori Schithia per Mare tirenum et Columpnas Herculis (…)». En clair, les signataires parlent de réalisations et d’écrits antiques qui démontrent que la nation des Écossais est originaire de la Scythie majeure et qu’elle est venue par la mer Tyrrhénienne (une partie de la Méditerranée) et les colonnes d’Hercule (Gibraltar).

Mais qu’est-ce qui peut bien pousser une nation du nord de l’Europe à revendiquer l’héritage d’une population de l’Antiquité originaire des steppes d’Asie Centrale ?

L’origine des Scythes est inconnue. Ils apparaissent dans l’Histoire vers l’an 700 av. J.-C. à travers des documents de l’Assyrie antique. Mais on sait au moins que ce sont des Indo-européens et qu’ils descendent probablement de Kourganes ou de Touraniens. Et on sait aussi qu’ils ont eu des établissements en Égypte et en… Corée, même si leur terre de prédilection était les plaines au nord du Caucase et les rivages de la mer Caspienne. Ce qui est sûr, c’est que les distances ne leur faisaient pas peur. On sait même qu’une de leurs branches, les Sogdiens, commerçait avec la Chine.

En fait, l’élite écossaise se basait sur le plus vieux récit d’Europe : le Lebor Gabála Érenn. Une des traductions possibles est le « Livre des conquêtes de l’Irlande ». En 1884, Henri Lizeray (1844-1905), auteur français, a publié une traduction en français intitulée Leabar gabala, Livre des invasions de l’Irlande. Et c’est cette traduction que nous utiliserons. Toute la difficulté dans la lecture de ce livre est de faire la part entre la tradition irlandaise (le texte d’origine) et la tradition biblique (le texte ajouté par des copistes médiévaux).

Du fait de cet ajout, il est surprenant que des historiens considèrent le Lebor Gabála Érenn comme une légende alors qu’il décrit avec beaucoup de précision des personnages et des événements d’un lointain passé. Certains de ces personnages ont alimenté la mythologie irlandaise mais le « Livre » (nous utiliserons ce diminutif) montre que toutes les divinités concernées étaient, sans exception, de simples mortels. Et lorsqu’on soustrait du texte la tradition biblique, nous sommes en face d’un livre d’Histoire.

Dans le format de la traduction française de 1884, le Livre fait 180 pages et nous allons nous concentrer sur les pages 8 à 95. Ces pages décrivent les 6 invasions majeures de l’Irlande entre une date d’origine et l’an 340 av. J.-C. environ. Des copistes médiévaux ont modifié la date d’origine pour la faire coïncider avec le calendrier biblique. Elle est donc perdue. Mais en croisant des événements du Livre avec des événements historiques, on peut déduire que la seconde invasion a eu lieu vers l’an 1 200 av. J.-C. Et le plus surprenant, c’est que les populations impliquées dans les invasions 2 à 6 ont les mêmes ancêtres communs, soit deux Indo-européens originaires des rivages de la mer Caspienne : Aitect et son frère Baat. Ce sont donc les patriarches de l’Irlande.

Comme le Livre va le montrer, les descendants de ces patriarches vont influencer des événements en Grèce et en Espagne. Et sur leur route, ils croiseront des Égyptiens, des Athéniens, des Philistins, des Cruitnéacs (?) au nord de l’Europe, des Bracas (?) en Espagne, des Fomoriens (?) sur l’île de Bretagne (actuelle Grande-Bretagne), etc. Nous allons ignorer la première invasion dont la population aurait été décimée en moins d’un an suite à une maladie (voire une épidémie). Mais avant d’aborder la seconde invasion, nous allons décrire le parcours des ancêtres de ces « envahisseurs ».

Nel et Scota

Tout commence donc dans le Caucase où auraient vécu Aitect et Baat. Ce dernier a un petit-fils, Nel, un prince féne (une population indo-européenne de la région dont le leader est son père, Fénius Farsaid). Nel épousera une des filles du pharaon de l’époque. Cette fille s’appelait Scota et son nom serait l’étymologie du terme scythe et du terme Scot (Écossais, en français). Mais Nel et Scota ne voyageront qu’entre la mer Caspienne et la mer Rouge et ne mettront jamais les pieds en Europe de l’Ouest. À noter que tout indique qu’il y a 3 000 ans, la mer Méditerranée et la mer Rouge étaient reliées par un bras de mer sur lequel la navigation maritime n’était pas sans danger. Et cela semblait lié à la faible profondeur et à la présence de sables mouvants.

Quant à Scota, elle aurait côtoyé dans son pays natal le célèbre Moïse. Les rencontres entre Scota et Moïse sont si réalistes que cet ajout des copistes médiévaux peut être considéré comme un chef d’œuvre. Nel et Scota auront un premier fils, Gaédéal, qui sera surnommé le Vert. Son nom serait l’étymologie du terme Gaël, la population qui réalisera la dernière invasion de l’Irlande. Mais Gaédéal le Vert, lui non plus, ne verra jamais l’Europe de l’Ouest et encore moins la verte Irlande.

Laissons de côté la descendance de Baat pour l’instant et revenons à son frère Aitect. Si on considère la génération d’Aitect comme la première génération, c’est un de ses descendants de la 6e génération qui sera à la tête de la seconde invasion de l’Irlande.

Partolan

Partolan (ou Partholon, pour les historiens) est donc de la 6e génération. Il vit en Sicile, dans une colonie d’une population scythe basée en Grèce. Et tout va bien jusqu’au jour où son frère et lui décident d’assassiner leurs parents pour prendre le pouvoir. Ensuite, il prend la direction de la Grèce (apparemment, pour rendre des comptes) et il y reste un an. À l’issue de ce séjour, lui, sa conjointe et sa suite prennent la direction de l’Irlande via l’Aladacie (liée à la Dacie antique), les colonnes d’Hercule (Gibraltar) et l’Espagne.

Le voyage dura deux mois et douze jours. Nous sommes vers l’an 1 200 av. J.-C. Les historiens savent qu’à cette époque, les Phéniciens sillonnaient la Méditerranée, voire la côte Atlantique de l’Europe, et qu’ils avaient des comptoirs sur la côte méditerranéenne de l’Espagne. Mais le plus surprenant est la maîtrise maritime de ces populations originaires des steppes d’Asie Centrale.

Il reste une question : comment Partolan eut-il vent de l’existence de l’Irlande ? À ce sujet, on peut se demander si dès cette époque, les marchands phéniciens n’assuraient pas le transport de l’étain des antiques îles Scilly (des îles britanniques) vers la Méditerranée. On peut rappeler que l’étain participait à l’alliage le plus important à l’époque : le bronze, un alliage de cuivre et d’étain. Et l’étain était moins rare sur les rivages de l’Atlantique que dans le bassin méditerranéen.

Mais revenons à Partolan. Lorsqu’il met les pieds en Irlande, l’île est déserte et il faut défricher pour développer une agriculture. Lui et sa suite, dont trois druides, se retroussent les manches et au bout de dix ans, le résultat est très concluant. Et cela attire l’attention d’une nation basée sur l’île voisine, l’île de Bretagne (Grande-Bretagne actuelle). Les membres de cette nation s’appellent les Fomoriens (Fomoirés ou Fomoirii, pour les historiens). Ce ne sont pas des Bretons car ces derniers n’arriveront en Grande-Bretagne que huit siècles plus tard.

Apparemment, les Fomoriens ne sont pas très évolués. Ils sont incapables de développer une agriculture à tel point que leur nourriture se limite à « des poissons et des oiseaux ». Par contre, ils ont des aptitudes pour la construction de cités et de navires et pour la fabrication d’armes. La confrontation entre la suite de Partolan (dont le nombre n’est pas précisé) et huit cents Fomoriens est très violente. Et aucun Fomorien ne sera épargné. On peut rappeler que les Scythes étaient connus dans l’Antiquité pour leur valeur au combat.

200 ans plus tard, la colonie scythe d’Irlande atteindra les neuf mille membres. Mais en une seule semaine, la population sera éradiquée par la « peste ». Ce « diagnostic » réalisé probablement par des copistes médiévaux est douteux, car la peste n’éradique pas une population en une semaine. Et on ne peut pas écarter l’hypothèse d’une vengeance tardive des Fomoriens par un empoisonnement à une grande échelle. Et on ne parle pas du fait qu’une colonie de neuf mille Scythes, cela commence à faire peur.

Némid

30 ans plus tard seulement, un certain Némid (Némed, pour les historiens), sa conjointe Relbéo, fille du « roi » de Grèce, et ses gens mettent le pied sur l’île d’Irlande. Par rapport à son ancêtre Aitect, il est de la 9e génération. Mais d’où venait Némid ? Et pourquoi l’Irlande ?

Némid venait de Scythie, dans laquelle il exerçait une autorité qui n’est pas précisée dans le Livre. Son point de départ fut la mer Caspienne. Il semble qu’à cette époque, il était possible de naviguer entre la mer Caspienne et la mer Cimmérienne (mer Noire). La flotte de Némid était composée de trente vaisseaux (soit entre mille huit cents et trois mille personnes). Elle se serait égarée dans l’océan des « Morues » (l’Atlantique Nord ?) à tel point qu’elle mit un an et demi à atteindre l’Irlande.

Pour le reste, les raisons de ce départ de Scythie ne sont pas précisées. Mais comme Partolan était l’arrière-grand-oncle de Némid, on peut penser qu’un ou plusieurs navires de la colonie de Partolan faisaient parfois la navette entre l’Irlande et la Scythie. Dans ce cas, la Scythie était sans nouvelles de Partolan depuis 30 ans.

Némid accoste en Irlande vers l’an 870 av. J.-C. Les Fomoriens n’occupent pas l’île (probablement à cause de leur inaptitude à l’agriculture). Mais ils occupent une place fortifiée sur un promontoire et ils sont dirigés par un certain Conan, fils d’un souverain fomorien de Bretagne (Grande-Bretagne). Du coup, avant de défricher des plaines, Némid commence à construire des « raths », des fossés circulaires fortifiés au milieu desquels les Scythes construisent leurs habitats.

Mais la confrontation avec les Fomoriens est inévitable. Deux rois fomoriens viennent prêter main-forte à Conan. Malgré de nombreux revers, Némid est sur le point d’emporter la décision lorsqu’une « peste » (qui rappelle étrangement celle qui extermina la population de Partolan) lui enlève la vie ainsi qu’à trois mille de ses sujets. Et les Scythes survivants se soumettent.

Las d’une longue servitude (environ 160 ans), les descendants des Scythes que nous appellerons les Némédiens (pour faciliter la lecture) envoient une ambassade aux descendants de la belle-famille grecque de Némid. Et les Grecs se font un plaisir de venir à la rescousse. On peut préciser que nous sommes vers l’an 700 av. J.-C., soit plusieurs siècles après la guerre de Troie. Et à cette époque, il semble que les guerriers grecs soient en manque d’action. Du coup, ils affrètent une flotte de trois cents navires et ils sont trente mille (…) lorsqu’ils accostent en Irlande.

Ensuite, il y a peu de suspense même si les Fomoriens font preuve d’une belle résistance. Les Grecs mettent à sac la place fortifiée des Fomoriens et les Némédiens leur rendent les honneurs et les libèrent de leurs obligations. Les Grecs reprennent la mer avec l’essentiel (voire la quasi-totalité) du butin et les Némédiens commencent à s’occuper de leurs morts qui jonchent encore le sol de l’ancienne place fortifiée des Fomoriens.

Mais une flotte pointe au large et ce n’est pas la flotte grecque mais celle du souverain des Fomoriens, More (c’est son nom). Les Némédiens qui ont perdu beaucoup d’hommes se retrouvent en nette infériorité numérique et défendent coûte que coûte le port pour empêcher les Fomoriens de se déployer. Mais les péripéties ne s’arrêtent pas là. Une violente tempête se lève qui emporte toute la flotte fomorienne (à l’exception du navire de More). Et elle emporte également tous les effectifs qui combattaient sur le rivage, à l’exception de trente Némédiens. Le Livre explique que le souverain More était si assoiffé de vengeance qu’il n’a pas mis sa flotte à l’abri et du coup, cela a obligé tous les protagonistes sur les rives à continuer le combat.

Mais pour les trente survivants, c’en est trop. Ils ont payé un prix trop lourd sur cette terre d’Irlande et ils décident de la quitter. Comme les trois leaders restants ne s’accordent pas sur la destination, ils se scindent en trois groupes. Le premier groupe rejoindra la Grèce, le second accostera sur des îles du nord de la Grèce et le troisième naviguera vers l’île de Bretagne (Grande-Bretagne), la terre des Fomoriens. La destination du troisième groupe semble téméraire (voire inconsciente) mais il est possible que la destruction totale de la flotte du souverain fomorien ait conforté ce groupe dans son choix. On peut aussi préciser que ce groupe est dirigé par Briotan (Britain, pour les historiens) et Féargus Demi roux, son père, soit deux guerriers accomplis.

Fir-bolgs

200 ans après le départ des Némédiens, de nouveaux Scythes mettent le pied sur la terre d’Irlande. Nous sommes vers l’an 500 av. J.-C. et par rapport à leur ancêtre, Aitect, ils sont de la 18e génération. Ils s’appellent entre eux les Fir-bolgs. Dans leur langue, Fir signifie Hommes et un bolg désigne un sac de cuir pour transporter de la terre. Selon des historiens, le terme bolg serait l’étymologie de Belge. À ce sujet, on peut rappeler que l’armée romaine qui occupera bien plus tard l’île de Bretagne (Grande-Bretagne) avait compilé une liste des populations de l’île. Et dans cette liste figuraient plusieurs populations belges (regroupées dans le sud et le sud-est de l’île).

Les Fir-bolgs sont gouvernés par cinq frères dont l’aîné, Slaingé, fut le « premier roi d’Irlande ». Ce sont des descendants du groupe de Némédiens qui quitta l’Irlande à destination de la Grèce. Au départ, ils furent chaleureusement accueillis par les Grecs puisque les exploits des guerriers grecs sur l’île d’Irlande étaient encore frais dans les mémoires. Mais la démographie galopante des Scythes némédiens finit par inquiéter les autorités grecques qui décidèrent de réduire ces Scythes en esclavage.

Las de leur servitude, les descendants de ces Némédiens s’échappèrent des montagnes « pierreuses » où ils étaient cantonnés à des travaux forcés. Ils utilisèrent un stratagème en se dissimulant dans des sacs de cuir qui servaient à évacuer la terre (les pierres ?) et ils finirent par atteindre un lieu d’embarcation. Le Livre ne donne pas de détail sur l’affrètement de navires et sur le voyage en mer.

Une fois sur l’île d’Irlande, ils la divisèrent en cinq territoires. Le Livre parle peu des Fir-bolgs mais précise tout de même que leur souveraineté sur l’Irlande ne fut jamais contestée avant l’arrivée des Tuata Dé.

Pour conclure, on précisera que les Fir-bolgs se déclinaient en trois tribus : les Fir-bolgs proprement dits, les Gailéoin et les Fir-Domnans. À propos des Fir-Domnans, on peut rappeler qu’à l’époque romaine, il existait des tribus Damnonii et Dumnonii sur l’île voisine de Bretagne (Grande-Bretagne).

Tuata Dé

Nous sommes vers l’an 420 av. J.-C., soit 80 ans après l’arrivée des Fir-bolgs. Les nouveaux conquérants s’appellent entre eux les Tuata Dé. Dans leur langue, Tuata signifie « peuples » et Dé signifie « déesses ». Par rapport à l’ancêtre Aitect, ce sont des descendants de la 22e génération et ce sont aussi des descendants du groupe de Némédiens qui quittèrent l’île d’Irlande à destination d’îles du nord de la Grèce.

Le Livre nous apprend que ces îles étaient au nombre de quatre. On peut rappeler qu’au nord de la mer Égée, il y a quatre îles : Samothrace, Thasos, Imbros et Lemnos. À propos de Samothrace, les historiens de la Grèce antique connaissent l’importance religieuse que revêtait cette île pour les Grecs. Le Livre précise que dans ces îles, on y enseignait le druidisme et toutes sortes de « sciences ».

Une fois leurs « études » terminées, les Némédiens quittèrent les îles avec un souvenir de chaque île. Et ces souvenirs sont devenus avec le temps des objets de vénération chez les anciens Irlandais. On commence par la lance de Lug (Lugad), un dieu de la mythologie irlandaise (en fait un Tuata Dé qui naîtra bien plus tard). On enchaine avec l’épée de Nuadat, un autre dieu (un autre Tuata Dé qui naîtra aussi bien plus tard). On continue avec le chaudron du Dagda. Dagda était un surnom (ou un titre) porté par Ecoad, un Tuata Dé. Le surnom de ce dernier était le Grand Patriarche (et lui aussi naîtra bien plus tard). Contrairement à ce qu’affirment certains historiens, Dagda n’a jamais été le nom d’un personnage du Livre et encore moins celui d’un dieu. Et on finit par la fameuse pierre de la Destinée qui est présente à chaque couronnement de la monarchie britannique depuis des siècles. Le Livre précise que cette pierre émettait, dans des temps très anciens, un « bruit ». Enfin, la Destinée fait référence à l’île de la Destinée, un des surnoms antiques de l’Irlande.

Après que ces Némédiens aient quitté ces îles du nord de la Grèce en emportant leurs souvenirs, ils s’installèrent pendant 200 ans environ sur un territoire compris entre celui des Athéansta (Athéniens) et celui des Félistinéada (Philistins). Ces deux voisins se querellaient régulièrement et les descendants des Némédiens restaient prudemment à l’écart. Jusqu’au jour, où à l’issue d’une terrible bataille, les descendants des Némédiens (les futurs Tuata Dé) soignèrent en grand nombre des Athéansta au point d’en remettre sur pieds une grande partie.

L’expression « remettre sur pieds » est en fait un doux euphémisme car cette anecdote du récit est surréaliste. Le mieux est de citer la traduction française.

«Elles se livrèrent bataille avec toutes leurs forces et la victoire fut gagnée sur les Athéansta de sorte que, toutes leurs troupes furent abattues, sauf un petit nombre. Alors les Tuata Dé se mirent à soigner les Athéansta et par leur sorcellerie (par leur druidisme) ils mirent des démons dans le corps des héros tués parmi les Athéniens, qui furent encore prêts pour la bataille et firent de nouvelles provocations. Grande fut la surprise des Félistinéada en voyant les hommes qu’ils avaient tués les combattre encore le lendemain. Ils en instruisirent leurs Druides; le doyen des Druides leur donna son avis et leur dit : apportez (dit-il), des lances de bois et des écorces d’arbres à la bataille de demain, et si vous gagnez la victoire, placez les lances de bois sur la nuque des hommes que vous tuerez demain : si ce sont des démons, une foule de vers viendra sur eux. Ils firent ainsi. Les Félistinéada triomphèrent encore; ils placèrent des lances de bois sur la nuque des héros qu’ils tuèrent et des vers vinrent sur les têtes.»

Sans commentaires. Sauf un : les copistes médiévaux ont ajouté « par leur sorcellerie » alors que dans l’antiquité grecque et scythe, les sorciers n’existaient pas. On peut parler de manque de fair-play vis-à-vis du druidisme.

Évidemment, cela déclencha la colère des Félistinéada contre les Scythes. Et pour éviter le massacre, les futurs Tuata Dé prirent la fuite et errèrent pour finalement atteindre le nord de l’Albanie où ils demeurèrent pendant sept ans. Puis, ils décidèrent de prendre la direction de l’Irlande et semblaient conscients qu’ils allaient devoir se frotter aux Fir-bolgs. Le Livre ne raconte rien sur leur voyage en mer mais précise que la conjointe de Nuadat, souverain des Tuata Dé, s’appelait Tailltiu et qu’elle était la fille du « roi » d’Espagne, Magmor. Cela laisse entendre que les Tuata Dé avaient fait une pause en Espagne avant de gagner l’Irlande.

Évidemment, la confrontation avec les Fir-bolgs fit rage et les Tuata Dé sortirent vainqueurs au prix de lourdes pertes. Nuadat eut même la main tranchée, au point de ne plus pouvoir exercer la souveraineté pendant sept ans. Les soins apportés à Nuadat sont si étranges que le mieux est de citer la traduction française : « Diancect le médecin et Gréidné le mécanicien fabriquèrent une main d’argent avec désarticulations dans chaque doigt et chaque jointure. Après l’arrivée de Miac, fils de Diancect, il prit la main d’argent et joignit articulation avec articulation, veine par veine. » En médecine moderne, cela s’appelle une prothèse.

Les Fir-bolgs furent décimés et les survivants se réfugièrent sur des promontoires et des îles « éloignées ». On peut penser que ces réfugiés fir-bolgs ou leurs descendants, confrontés aux ressources limitées des promontoires et des îles, ont fini par accoster sur l’île de Bretagne (Grande-Bretagne).

Ensuite, les Tuata Dé, pourtant peu batailleurs durant leur ancien séjour en Grèce, se disputèrent la souveraineté de l’Irlande. Le Livre décrit en détail ces disputes mais on se contentera d’évoquer des personnages qui sont passés à la postérité. On commence par Brigit, une déesse de la mythologie irlandaise qui était en fait une nièce de Nuadat. Elle était poète ce qui, à son époque, était une marque de réussite sociale. On enchaine avec un petit neveu de Nuadat, Mac Guil, qui est le premier « Mac » connu. On continue avec Lug dit main longue. C’est un dieu de la mythologie irlandaise. Il fut l’heureux détenteur de la lance originaire des îles au nord de la Grèce. En fait, c’était un neveu de Nuadat et il régna sur l’Irlande pendant 40 ans. Puis il sera tué par Mac Guil qui devait trépigner d’impatience devant la longévité de Lug.

Il reste un point à éclaircir : pourquoi les Tuata Dé se sont-ils renommés en Tuata Dé Danan ? Les hypothèses ne manquent pas, incluant les plus pittoresques. Par exemple, selon l’une d’entre elles, les Tuata Dé Danan (ou Danann) seraient une des douze tribus d’Israël, celle de Dan. Pourtant, il suffisait de lire le Livre. Nuadat avait une petite nièce, Danan, et cette dernière avait trois filles. Le prestige religieux de ses trois filles était tel qu’elles furent élevées (de leur vivant) au rang de déesses et qu’on les baptisa les Danan. Et les Tuata Dé, peuples des déesses, devinrent les Tuata Dé Danan, les peuples des déesses de Danan.

On conclura sur un passage du Livre des plus étranges. Au XIXe siècle, l’Irish Academy avait supprimé ce passage mais le Trinity College l’avait conservé. Le mieux est de citer la traduction française : « Etor le distingué qui découvrit l’hydromel, brave fut l’homme. Le noisetier fut le dieu du petit-fils du Dagda qui ne fut pas noir, Banba fut sa femme ». Situons d’abord les personnages. Etor était un frère de Mac Guil et était affublé du surnom « Fils du noisetier », car il vénérait cet arbre (…) Eocad surnommé le Dagda était le grand-père d’Etor. Et on en arrive au terme le plus surprenant : le Dagda n’était pas « noir ». Noir de peau ? En fait, ce ne serait pas si surprenant, car selon le Livre, les Scythes avaient des établissements au sud de la mer Rouge et ces établissements entretenaient de bonnes relations (voire des liens de mariage) avec l’élite égyptienne et ses pharaons. Et les historiens savent que certains pharaons et dignitaires étaient noirs.

Gaédils

On finit par les Gaédils, plus connus sous le nom de Gaëls (prononcer Quels). C’était également une population scythe mais qui contrairement aux autres ne descendait pas de l’ancêtre Aitect mais de son frère Baat. Nous sommes vers l’an 340 av. J.-C. et on parle de la 25e génération à compter de celle de Baat. Ce sont des descendants d’une longue dynastie de souverains scythes qui remontait au souverain Naenbal, frère de Nel dont nous avons déjà évoqué l’histoire.

Ils sont moins doués en « sciences » que les Tuata Dé mais ce sont des guerriers accomplis. On commence par les 300 années qui ont précédé leur arrivée en terre d’Irlande. L’histoire démarre avec la 12e génération et plus précisément, avec deux fils d’un souverain scythe : Eliot et Lamfin. Lorsque l’histoire commence, ils sont sur la mer Caspienne, puis gagnent la mer Libis (?) et accostent sur une île « plaisante » nommée Goronis (une des îles Sporades de la mer Égée ?). Ils y restèrent un peu plus d’une année.

Quand ils étaient sur la mer Caspienne, ils furent confrontés à des « sirènes ». Le Livre considère ces créatures comme des « bêtes » mais leur description mérite le détour : « Elles avaient au-dessus du nombril, un corps de femme prodigieusement beau, un très joli visage de femme, et, sur la tête, des cheveux blonds qui tombaient plus bas que leurs épaules ; poissons elles étaient depuis le nombril jusqu’à leur extrémité ». Mais il y a un élément moins séduisant : elles étaient carnivores.

Après cette aventure, leur druide, Gaicéar, leur fait une prophétie : les Gaëls atteindront l’île d’Irlande dans… 300 ans. Il est « trop fort » ce druide. Après leur séjour relativement court sur l’île de Goronis, ils s’installèrent au pays des Gaétlaigé (?) dont ils assurèrent la souveraineté jusqu’à la 21e génération. Puis les Gaëls reprirent la mer. Leur leader de l’époque s’appelait Brat. Ils s’installèrent en Espagne et livrèrent bataille aux Toisions (des Grecs ?), aux Bacras (?) et aux Longbards (Lombards). La présence de Lombards, originaires de Scandinavie, en Espagne vers l’an 440 av. J.-C. est surprenante. Par contre, la présence de Grecs le serait moins : ils avaient supplanté les Phéniciens en Espagne. Ensuite, le Livre précise que la génération suivante de Gaëls soumit « tous les clans de l’Espagne » (ce qui est probablement exagéré).

Cette génération (la 22e), conquérante de l’Espagne, avec le souverain Bréogan à sa tête, construira sa capitale et la nommera Brigantia. Il est assez aisé d’identifier où se trouve cette Brigantia, car quand les Romains envahirent l’Espagne, ils rénovèrent une vieille cité et lui donnèrent le nom de Brigantium (La Corogne actuelle). Les 23 et 24e générations ne s’intéressaient pas à l’Irlande (et semblaient même avoir oublié son existence). Un des chefs de la 24e génération, Golam, décida de faire un voyage en Scythie, la terre de ces ancêtres qu’il n’avait jamais visitée. Sa flotte comptait quarante navires (soit entre deux mille quatre cents et quatre mille personnes). Il navigua au-delà des limites maritimes de Galian (nom du pays des Gaëls en Espagne ?), via les colonnes d’Hercule (Gibraltar) et la Sicile.

En Scythie, Golam reçut un « bon accueil » au point de devenir le gendre du souverain scythe de l’époque, Reffior. Mais Golam devint si populaire que Reffior en pris ombrage et le provoqua en duel. Un duel qui fut fatal au souverain. Du coup, les dignitaires scythes bannirent Golam. Ce dernier dut abandonner sa conjointe mais il fut autorisé à emmener ses deux fils. Et les Gaëls reprirent la mer avec leurs navires.

Direction… l’Égypte. Le pharaon de l’époque, Nectonibus (Nectanébo pour les égyptologues), le reçut chaleureusement. Il faut dire que Golam était un descendant du scythe Nel qui s’était marié avec Scota, la fille d’un ancien pharaon. Golam reçut des terres et reçut même la main d’une des filles de Nectonibus. En mémoire de l’antique Scota, les Gaëls donnèrent à la conjointe de Golam le même nom : Scota. Puis après un séjour dont la durée n’est pas précisée, Golam décida de retourner en Espagne et emmena Scota avec lui.

Avant d’atteindre l’Espagne, il séjourna chez les Gaétlaigé Méotacda. On sait que les Gaëls avaient assuré la souveraineté sur les Gaétlaigé mais le Livre ne donne pas de précisions sur cette population. En gaélique (la langue des Gaëls), Gaet peut désigner une blessure ou une cicatrice, Laige peut désigner une faiblesse ou une infirmité, Meo peut dériver de Meadh qui désigne l’hydromel et enfin, Tacda pourrait dériver de Dagda. Mais conclure que les Gaétlaigé étaient une population scythe serait prématuré. De là, Golam entreprit un voyage en Europe du Nord. Et en Germanie, il rencontra et sympathisa avec les Cruitnéacs dont certains quittèrent leurs pays pour le suivre. Le suffixe « ac » de « Cruitnéac » pourrait indiquer une origine gauloise.

Finalement, après avoir longé (ou remonté) le Rhin, longé la Gaul (Gaule), etc., Golam est de retour chez les Gaétlaigé et se décide à retourner en Espagne. Il y découvre une cité de Brigantia qui n’est plus aux mains des Gaëls. Il chasse la population de la ville et reprend le contrôle de la région. Évidemment, les Bracas et les Longbards reviennent à la charge. Et ils ont de nouveaux alliés : les Frétions (Frisons ?). Golam remporte toutes les batailles et rétablit la souveraineté des Gaëls. Et sa population, en signe de reconnaissance, l’appellera Golam le Miléad. Selon le traducteur français du Livre, Miléad aurait une signification identique au latin « militis » (militaire). Les historiens utilisent le surnom Miléad (ou des dérivés comme Mil, Miles ou Milésius) en lieu et place du nom Golam.

Les deux derniers fils de Golam naquirent en Espagne et s’appelaient Eréamon et Erannan. Puis Golam mourut de la « peste » et ne foulera donc jamais la terre d’Irlande. Le Livre précise que les Gaëls avaient tellement perdu de vue l’Irlande qu’il faudra un signe du destin pour que la prophétie du druide Gaicéar, vieille de trois siècles, se réalise. Pendant une « claire saison d’hiver », un grand-oncle d’Eréamon, Bréag, croit apercevoir « un pays et une belle île ». C’est certain que le site de La Corogne est à la même latitude que l’île d’Irlande mais c’est un peu loin, quand même. Fort de cette vision, Bréag prépare une flotte même si ces proches tentent de l’en dissuader.

Finalement, Bréag mettra les pieds sur la terre d’Irlande mais les chefs Tuata Dé ne l’épargneront pas. Et c’est pour venger son grand-oncle qu’Eréamon débarquera en Irlande. Il ne remettra jamais les pieds en Espagne et deviendra roi d’Irlande. On dit que le nom de l’Irlande actuelle, l’Eire, dérive du préfixe de son prénom : « Eré ». Mais le suffixe « amon » attire aussi l’attention. Amon était le dieu de la cité de Thèbes en Égypte et les parents d’Eréamon étaient Golam, le Gaël, et Scota, l’Égyptienne.

Pour conclure, sachant que l’ancienne langue des Irlandais et des Écossais est la langue gaélique, quelle serait la différence fondamentale entre les Irlandais et les Écossais ? Plusieurs indices dans le Livre amènent à penser que des clans écossais actuels ont pour origine d’anciens clans Tuata Dé.

Conclusion

À travers ces cinq invasions de l’île d’Irlande, quelques questions se posent sur certaines nations de l’Europe antique. Par exemple, durant son voyage en Europe, pourquoi Golam le Miléad n’a-t-il pas croisé de Germains ou de Celtes ? Les historiens n’excluent pas le fait que les Germains puissent être des descendants de Scythes. Mais sont-ils venus de l’Est (du continent) ou de l’Ouest (des îles britanniques) ?

On se souvient que suite à la dernière bataille entre les Némédiens et les Fomoriens, il y eut trente survivants. Ensuite, ils se divisèrent en trois groupes en précisant que l’un des trois prit la direction de l’île de Bretagne (Grande-Bretagne). Le Livre cite (à deux reprises) le nom des trente mais sans préciser leur répartition dans les trois groupes. Mais après avoir cité le leader du premier groupe, Earglan, trois noms suivent. Puis après avoir cité le leader du second groupe, Briotan, quinze noms suivent. Enfin, après avoir cité le leader du troisième groupe, Séméon, il reste neuf noms. Le Livre affirme que chaque groupe était composé de dix personnes mais cela n’est pas cohérent avec la façon de présenter la séquence des leaders et des noms.

Le groupe qui nous intéresse est de celui de Briotan qui prendra la direction de l’île de Bretagne (Grande-Bretagne). Dans ce groupe, on trouve un Géarmain (ou German). Comme les populations de l’époque avaient l’habitude de se nommer en référence à un ancêtre commun, on peut se demander si Géarmain est l’ancêtre des Germains. Dans le même registre, le nom des Brittons, une population antique de la côte nord du continent européen, pourrait être une référence à Briotan. Ces Brittons ne doivent pas être confondus avec les Bretons. Ces derniers sont arrivés en Grande-Bretagne à l’époque d’Eréamon, soit plusieurs siècles après l’arrivée de Briotan. Selon la tradition galloise, le leader de ces Bretons s’appelait Hu-ar-braz (Hu le grand), un nom sans consonance scythe.

Les historiens savent que les Celtes sont des descendants de Cimmériens de la mer Noire. Ce sont aussi des Indo-européens, mais ils n’entretenaient pas de relations avec les Scythes. L’historien grec Hérodote les évoque dans son livre à un moment de leur Histoire où les Scythes sont sur le point de les submerger (nous sommes vers l’an 600 av. J.-C.). Et ils prennent la décision d’émigrer vers l’Ouest en remontant le Danube. Hérodote décrit le débat chez les Cimmériens entre ceux qui voulaient rester et ceux qui voulaient partir. Aujourd’hui, les historiens savent qu’ils s’installèrent d’abord sur le territoire actuel de la Roumanie puis dans la plaine du Danube.

Enfin, une troisième vague cimmérienne, émigrera encore plus à l’Ouest sur un territoire compris entre le bassin parisien et les Alpes. Et ces Cimmériens de la troisième vague s’appelleront entre eux les Kelti (Celtes). On peut rappeler que pour les Romains, les Celtes étaient une des trois populations de la Gaule. Les deux autres étaient les Belges et les Aquitains (les Basques). Cela dit, tout indique que Golam ne s’est pas rendu dans la plaine du Danube et dans la plaine germano-polonaise. Et qu’il n’a fait que longer la Gaule. En plus, Golam aurait fait ce voyage vers l’an 380 av. J.-C. et à cette époque, la densité de population des Celtes ne devait pas être élevée. Et les Germains n’étaient pas forcément déployés dans la plaine germano-polonaise à cette époque. Par exemple, les géologues savent que cette plaine était encore sous le niveau de la mer il y a 10 000 ans. Et on peut penser qu’elle était encore marécageuse il y a 2 500 ans. D’ailleurs, lors du voyage de Golam, le Livre évoque le grand océan du nord et s’il s’agit de la mer du Nord, on pourrait déduire que cette mer était plus vaste qu’aujourd’hui.

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